30 décembre 2004

Lave intime >P

Les mots dansent la ritournelle des récits inachevés, des contes dits dans l'entrebaillement d'une oreille, des gestes dont les héros ont préféré filer à Berlin en week-end. A la fin, ils brûlent, avec de la chance, en place publique comme ces pantins de carton espagnols.

24 décembre 2004

23 décembre 2004

Nain de phare > R

Il était une fois un homme, guère grand, ont dit aussi qu'il était un nain. Trapu, barbu, têtu.
Ce nain habitait un phare, pas le plus haut ni le plus photogénique, de sorte qu'on ne le vit pas illustrer les pages de calendrier. Trois blocs de granit soutenaient ce pâté de pierre contre la houle et les vilaines humeurs de l'océan.
Le nain vivait seul. Ca lui allait parfaitement. Il portait la tradition avec la fierté de sa race, une tradition qui l'avait trouvé, ramassé sur de vaines pensées, des années plus tôt.
Chaque nuit, il gardait le phare éteint.
Rude tâche dans un monde économe de tragédies maritimes et de pertes de biens, le continent n'eut de cesse d'envoyer des escouades rallumer le feu de la tour. Mais le nain était passé maître dans les arts de la résistance. Les terriens se lassèrent.
La suite n'est pas certaine. Pour moi, le nain vit encore sur cet îlot minuscule, montant la garde du phare éteint sur une mer sauvage.

20 décembre 2004

L'avenant > G

Une société capable d'éduquer en assez grand nombre des personnes et de les entretenir dans l'oisiveté, autrement dit de leur fournir du temps qui ne soit pas dicté par les nécessités de survie ou de participation à l'organisation collective, se trouve assurément à l'aube de quelque fabuleuse découverte.

Laquelle découverte sera, il y a fort à parier, soit inutile, soit périlleuse.
Utile ou policée, elle proviendrait plus sûrement d'un laboratoire.

Le tout à l'avenant.

Spéculation sur la mémoire > P

Spéculation sur : les empreintes mémorielles, la fonction d'oubli, les stratégies de survie des empreintes

Si l'on pose :
a) que l'esprit prend à chaque instant une empreinte des perceptions (sensorielles et émotionnelles*)
b) que ces empreintes durent et se propagent en fonction de deux caractères : cohérence et intensité
et simultanément
c) que l'esprit oublie, c'est-à-dire, s'oppose à la survie de ces empreintes

(*note : l'empreinte la plus efficace consiste en un mélange des deux ; apprendre "par coeur" = mêler une empreinte émotionnelle à une empreinte sensorielle)

Sur ces bases, on peut formuler l'hypothèse suivante : la survie d'une empreinte dans un environnement hostile (en présence d'un principe actif qui a pour fonction de les détruire systématiquement) repose sur leur capacité à :
I) se renforcer (accumulation d'empreintes similaires) = hausse de la cohérence
II) se revivifier (usage régulier ou intense que l'esprit fait de l'empreinte) = hausse de l'intensité
III) se modifier (fusion totale ou partielle avec une autre empreinte) = recomposition des caractères de cohérence et/ou d'intensité, donc d'une nouvelle empreinte

Dans cette hypothèse, l'oubli possède au moins deux rôles :
- son rôle classique ; il soulage le cerveau de la charge d'une trop grande accumulation mémorielle (perceptive et émotionnelle)
- un rôle inédit ; il maintient un environnement très défavorable à la survie des empreintes qui doivent donc, pour durer et se propager, varier leurs caractères (cohérence et intensité), voire leurs formes.
Autrement dit, la mémoire suit un principe d'évolution.

Les conséquences de cette spéculation sont, à l'évidence, nombreuses. Certaines touchent au déclin des fonctions mémorielles. Une, au moins, conduit à une différence essentielle entre une organisation de ce type (d'essence biologique) et les organisations artificielles de données telles qu'elles sont habituellement conçues.

Insuffisances :
- les notions de cohérence et d'intensité sont à spécifier (rapport à la durée, énergie de propagation ?)
- les empreintes perceptives et émotives sont-elles de même nature ?
- quelles est la méthode de classification des empreintes ? (sujet qui renvoie à une vision classique de l'esprit humain - analogie avec une bibliothèque ou des archives, par ex.)
surtout :
- les fonctions contradictoires d'oubli et de propagation des empreintes suivent-elles différents stades d'évolution au cours de l'existence ?

Bouche décousue > R

Priape tient de son père qui fut un homme en tout excessif, un corps difforme et obèse. Des cuisses énormes, un ventre trois fois rebondi, des épaules de portefaix sous un cou bovin, c'est une masse qui avale l'air plutôt qu'il ne la respire. Il porte barbe et cheveux tressés. Dans ses yeux, on devine que la porte qui mène à l'âme est ouverte aux quatre vents. Mais gare à l'intrépide ! Qu'il ne vienne pas se plaindre s'il s'est perdu en chemin.
Priape mange beaucoup mais boit plus encore. Il garde toujours en suffisance le vin et l'eau-de-vie. Rassasié, il fume, puisant dans une large sacoche sa provision d'herbes. Lorsqu'il parle, sa voix reste basse, comme accrochée à la terre. Son caractère est à son image: puissant et pesant. Il est impossible à satisfaire comme seuls le sont les plus enquiquineurs des vieilles personnes. Il n'a pourtant dansé que trente-trois fois à la Nuit du berger.

Priape Evhémeroï est le troisième fils du père de la tribu de Sékos-Lumpse -qui veut dire "Ceux-qui-écoutent". Il est né difforme et cache sa laideur sous une ample tunique. Quel que soit l'onguent ou l'huile dont il se ceint, son corps obèse empeste la toison de l'isard aux premiers jours du printemps.
A neuf ans, le chamanka du clan Sékos-Lumpse lui révéla le premier des neuf secrets de l'univers. A onze ans, une meute d'enfants s'empara de lui. Deux de ses frères, qui voulurent le délivrer, furent assommés et piétinés. Priape fut rudement traîné jusqu'au lac et jeté dans l'eau gelée de la montagne. A treize ans, le chamanka lui enseigna le second et dernier secret qu'il souhaitait lui transmettre, puis ordonna son exil car s'il devait vivre parmi le clan un jour de plus, le sang des hommes coulerait jusqu'à la plaine.
Priape est demeuré treize ans parmi les bêtes et les bergers. Ceux-là lui enseignèrent la poésie.Grâce à sa connaissance des secrets de l'univers -deux sur les neufs, ce qui faisait de lui un chamankour, un "marcheur parmi les esprits"- il put aider ces hommes de montagne, leur prodiguer des soins et attirer sur eux les bénédictions des torrents et des rivières.
A vingt-six ans, il partit au plus profond des forêts en quête du troisième secret de l'univers. Il fit la rencontre de Coros Proménij, un voyageur âgé autant qu'érudit. Priape confectionna un charme qui rendrait sa vigueur au vieil homme impotent et celui-ci, ravi, lui offrit en échange sa philosophie et tout ce qu'il y a à savoir de la géométrie et de la logique. Depuis qu'ils se sont quittés, Priape porte avec lui ce fardeau. Seule la boisson l'en libère. C'était l'année dernière.

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Priape est un personnage d'une histoire à coucher dehors que conte sur un forum Alain, toubib d'un songe troll.

15 décembre 2004

Contrevent > P

Je suis à mi-chemin d'un livre qu'il devient nécessaire d'avoir lu, puisque cet ouvrage -celui-là pas un autre- est désormais écrit. Ils ne sont pas très nombreux, les livres qui ont pour dimension d'exister. Celui-là en est. Il se nomme "La horde du contrevent" et son auteur Alain Damasio. Cosmos local, le mot lui revient.

Entre (H) deux (2) eaux (O), puisque je nage dans la Flaque -venez m'y rejoindre !-, il m'est apparu ceci.
Le vent, c'est l'existence, cette broyeuse, qui souffle perpétuellement, en sens contraire. Où en sommes-nous ? En bas, dans les puits, aux côtés des gens qui se terrent ? En haut, sur les nefs, avec ces êtres glissants qui tirent aisance de la maîtrise des (faux) airs ? Debout, parmi la horde, à remonter le vent, pleine face ?
Qui sait ? Nous seuls. Chacun. A sa mesure.

Vivre. Faire front. Encore. Sans arrêt. Comme il reste possible.
Parce que l'homme est un être façonné par le froid, le vent, la pierre et que, sa vie durant, il peut combler la matière d'une volonté, d'une âme. Elle en gardera peut-être le souvenir.
Affronter le néant, Lui opposer l'énergie d'une onde. Ne pas se taire. Ne pas se coucher. Ne pas se perdre.
"Avance, avance, avance". Yak, traceur !

11 décembre 2004

Garde de mauvais oeil >G

(dits de druis)

Je n’aime pas ce regard impécunieux où s’affiche la question «Que vaut-il ?»
Je n’aime pas cette vue biaise qui interroge mieux que le diable, comme ses avocats, et insinue «D’où parle-t-il ?»
Je n’aime pas ces yeux asséchés qui, à force de portraits, de contrechamps, de profondeurs, se donnent le droit du regard et dénoncent «Que donne-t-il à voir ?»

Ces regards, je les obscurcis d’un fétu de cul qui leur rentre comme un doigt jusqu'à la garde.

Lent > P

L’homme était excellent pédagogue. Il parcourait depuis déjà un certain temps la quarantaine et avait donné des cours à Boston, San Francisco, Milan, Londres et Paris. Il venait de tourner vers moi le #23 «visage inspiré, environnement professionnel».
[prof] Pourriez-vous citer, parmi vos qualités principales, celle que vous préférez ?
[no] Je suis lent.
[prof] Pardon ?
[no] Je suis lent.
[prof] !!!...Je crois que c’est la première fois de ma vie que j’entends quelqu’un apporter cette réponse.
Il n’a pas su quoi ajouter. Il était pétri d’un élitisme anglosaxon achevé. Il n’y avait pas de case «lenteur» dans sa perception des gens doués. Son cours ne pouvait admettre d’autres gens que doués. Il m’a, en fin de compte, catalogué dans la catégorie spéciale, celle qu’on pose à côté et qui finit naturellement à la poubelle.

Je suis lent. J’ai mis évidemment un certain temps avant de l’admettre. Disons environ...25 ans. A cette période, mes études étaient à ce point d’aboutissement où un concours devait parachever un parcours plutôt convenable. Devait. Je n’ai jamais réussi à finir une copie de concours dans les temps. Au terme des cinq heures d’examen, j’entamais généralement l’antithèse avec la fougue des lents pathologiques. Ecrire la seconde partie et la conclusion en moins de dix minutes me plongeait dans une colère indicible que j’emportais avec mes brouillons, sous le bras.

Il parait inutile de faire la liste des avantages que procure une véritable lenteur d’esprit. Pensez à un entretien d’embauche, à une soirée VIP ou à un passage dans une émission de radio. Dans un système marchand, le gain de temps est valorisé et sa valeur, monétarisée. Il devient ainsi : productivité, capacité d’accès ou de traitement, temps de réponse. A contresens, la lenteur est perçue comme la marque de fabrique des crétins. Au mieux, c’est-à-dire lorsqu’on vous aime bien, des ravis de la crèche.

Je suis lent. C’est sûrement ce dont je suis le plus fier.
La lenteur est une qualité végétale. Avec un peu d’imagination, il m’arrive de rêver à un gros bloc de granit.

Il n’y a pas d’effet sans cause.
Il faudra bien en venir à parler de densité.

10 décembre 2004

Runes de cosmos >P

Tous les mots n’ont pas la même résonnance avec la matière, ni la même attirance pour la vie. Il arrive qu’une concordance subtile de signes, de sons et de sens façonne des créatures tout à fait hors du commun, ce que nous pourrions appeler des «mots monstres». Pour ma part, je préfère leur donner le nom de
RUNES

Chacun de nous a, sûrement, un alphabet personnel de ces runes-là.

Voici le mien, encore qu’incomplet à ce jour :

Forme
Merveille
Ligne
Cristal
Légende

Mouvement
Cri
Onde
Songe

Paradoxe
Point
Vide

Le désir de recomposer le cosmos porte, gravé sur bois, paroi de grotte, pierre dressée, plaque d'argile, parchemin ou silice, le signe distinctif d'une vie intelligente.
Lire est une démarche archéologique.

Frondaison de résistances > G

S'il ne devait y avoir qu'une forêt, ce serait la forêt Lacandone.
Là-bas, les arbres veillent. Peut-être l'insomnie se transmet-elle déjà dans leur ADN.
Ils veillent sur la dignité de ces hommes et de ces femmes qui, comme l'écrit José Saramago, "vivront toujours dans notre esprit parce qu'ils sont, eux-mêmes, le meilleur de la mémoire future du Mexique".


Chiapas, EZLN, zapatistes. Durito, Sous-Commandant (Sup). Tachicam. Ya Basta! Contes pour une nuit d'asphyxie.

Einstein est un bouffon > P

J'y reviendrai plus tard, car la mystification "Einstein" est un exemple formidable de propagande normalisée.
En attendant, je vous conseille très vivement la lecture du livre de Jules Leveugle : "La Relativité, Poincaré et Einstein, Planck, Hilbert" aux éditions L'Harmattan.

Qu'en dire ? En quelques phrases :
- la représentation de la science prévaut sur la science elle-même (les grandes Revues scientifiques sont les espaces autorisés de cette représentation ; leur pouvoir - et donc celui de leur comité de direction- est considérable)
- une mystification repose sur un ou plusieurs mensonges originels qui imposent à leurs auteurs de mentir toute leur vie durant
- Poincaré est un savant français universaliste, tandis que Planck et Hilbert ont le nationalisme chevillé à l'âme et qu'Einstein cumule opportunisme et égocentrisme. Il n'est guère difficile d'appréhender le résultat de cette malheureuse équation
- l'association du nom "Einstein" et de la formule "E=MC2" est une oeuvre de propagande (dont l'intensité s'est accrue après l'utilisation de la bombe atomique de 1945). Je laisse à votre bon souvenir tous les T-shirt, bols et autocollants estampillés du visage du "sage-fou" (cheveux blancs, langue tirée) et de la formule magique.

L'histoire d'Einstein et de la Relativité (générale et restreinte) est truffée de menteries. C'est surtout l'histoire d'une profonde injustice. Il n'est pas digne que les hommes qui commirent cette injustice soient aujourd'hui vénérés à l'image de héros modernes. Il appartient à chacun de nous, pour peu que nous soyons curieux de vérité et de justice, de ne pas nous faire les vecteurs vivants de cette propagande. Il n'appartient qu'à nous d'être libre, mais la liberté est un chemin de montagne : difficile, mal indiquée, bornée de cailloux et sans auberge.

Ne vous arrêtez pas au message d'un T-shirt. Lisez !

Car la Relativité, c'est Poincaré !

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Autre livre sur le même sujet : "Comment le jeune et ambitieux Einstein s'est approprié la Relativité restreinte de Poincaré" de Jean Hladik

09 décembre 2004

Mishnik > R

Il existe, à l’Est, dans un pays de mages, de soufis et de dieux fantastiques à corps de chèvre, un chant qui se nomme Mishnik

La traduction de ce chant bref et typique donne à peu près ceci :

Mishnik,
Petite rivière de montagne,
Tu coules entre les pierres
pour te jeter dans la vallée
où tu pleures.

Les bergers qui me les ont appris chantent ces mots vers le ciel. Ils chantent en litanie, d’une voix grave, fausse et plaintive. Il n’est pas honorable, selon eux, de chanter Mishnik autrement.

J’ai connu cette rivière. Même asséchée par les déserts d’été, elle ne renonce jamais à la vie. C’est, bien entendu, une femme. Elle est l’eau des femmes, la courbe sinueuse des femmes, la plainte des femmes.
Je me suis souvent demandé si en remontant à la source, on ne trouverait pas une grotte sombre où se cache la Mère, le premier dieu des hommes.

Les bergers se sont tus. Leurs voix se sont tues. Le clapotis d’un ruisseau habite leurs âmes solitaires.

07 décembre 2004