07 octobre 2009

"et leur haleine est rance" > P

Sylvie Germain mène une quête époustouflante de clairvoyance, de déchirure, de décantation. Et sa langue libère. Elle dirait peut-être que cette langue n'est pas sienne mais nôtre, ou qu'elle nous la rend.

Ce passage suit celui des voix pleines et belles - celles qui savent s'étonner.

"Il y a des voix mornes, terriblement ennuyeuses, même quand elles claironnent, vitupèrent ou roucoulent, se croyant drôles, insolentes, et revendiquant à grand fracas une illusoire originalité, une pertinence en toc. Mais pourquoi ces voix creuses et pédantes se tairaient-elles puisqu'elles font florès et émoustillent un large public en mal d'émotions faciles à digérer, d'admirations molles et de scandales en kit ? Ces voix plaquées or se gargarisent d'une grandeur qui leur fait foncièrement défaut, et leur haleine est rance."
(p. 239) Chanson des mal-aimants, Sylvie Germain, NRF 2002

"le mot juste reste toujours sur le bout de la langue" > P

Il arrive de croiser des phrases exactement fidèles à une idée ancienne restée inexprimée, une pensée souterraine croupissant en tranchées sous le fracas des mondes quotidiens, et celles-ci qui sont de Sylvie Germain m'ont traversé comme un pieu. Merci à elle, merci ! D'exister, d'écrire, de penser, merci d'être et de ces fulgurances qui tombent ligne à ligne et claquent de seule et terrifiante intelligence.

"Je navigue sur les ondes et je capte des voix. Il y en a de belles, qui parlent en finesse, avec sagacité, avec rigueur - celles qui savent s'étonner devant un fruit, un clou, la trace d'un pas dans la poussière, le retour des saisons, un rai de soleil vibrant sur un mur, et qui en font un poème, une chanson, ou même toute une histoire, ou un objet de méditation. Celles qui décèlent des merveilles dans les moindres choses, qui caressent le grain du temps, qui ne prennent rien pour une évidence, rien pour un acquis. Celles qui flânent avec attention dans les arcanes du langage et qui savent bien que le mot juste reste toujours sur le bout de la langue ; qui ne veulent pas avoir le dernier mot, sachant qu'il n'est donné à personne et que c'est pour cela que l'on parle sans fin, à tâtons, en bégayant parfois, en reprenant souvent son souffle."
(p. 238) Chanson des mal-aimants,
Sylvie Germain, NRF 2002